Green Book, un pari osé au cœur de l’Amérique ségrégationniste

Avec ce “meilleur film” sacré aux Oscars, Peter Farrelly signe une œuvre de haute facture mêlant humour, drame et paradoxe.

Green Book, ou “guide du nègre en voyage”. En 1962, aux États-Unis, les “coloreds” – comprendre les gens de couleur – doivent s’adapter au racisme patent qui gangrène encore le sud du pays, et ce jusqu’en 1967. Satisfaire les besoins mondains d’une société sous perfusion d’hypocrisie : oui. Partager un hôtel avec un.e afro-américain.e : hors de question.

Ainsi du Dr Don Shirley, un pianiste afro-américain, pas plus médecin que blanc, qui fait ici le pari osé de parcourir ces terres ségrégationnistes. Une tournée de concerts de l’Ohio à l’Alabama, dans laquelle le “doc”, aisé mais isolé, se lance tête haute pour que “la dignité l’emporte toujours”. Dans cette quête, il s’octroie pour le conduire les services de Tony Vallelonga, dit Tony Lip, homme à tout faire issu du Bronx où lui et sa famille peinent à boucler les fins de mois. Rustre, cogneur et raciste sur les bords, Tony accepte un peu facilement ce poste à mille lieux de ses convictions. D’autant qu’il est régulièrement sollicité, et à meilleur salaire, pour ses talents d’homme de main. Un raccourci que l’on pardonne sans peine par la suite.

Ce film tiré d’une histoire vraie, co-écrit par Nick Vallelonga (scénariste), le véritable fils de Tony Lip, est une satire sociale du paradoxe ségrégationniste. “Les blancs ne m’écoutent que pour avoir l’air cultivés”, lance à bout de nerf le “doc” à son chauffeur. C’est crescendo que le réalisateur intègre au film cette hypocrisie latente qui se pare des faux-semblants d’une société pseudo-mondaine et raciste, en quête d’une culture qui la dépasse. Derrière l’apparat règnent en réalité la haine, le dégoût de l’autre et l’humiliation.

La force de Green book : Sur les routes du sud, au-delà d’une mise en scène millimétrée, c’est ce duo magistral incarné par Viggo Mortensen (Tony Lip) et Mahershala Ali (Don Shirley), au sommet de leur art. “Je n’ai pas su gérer les deux mondes”, confie Don Shirley à Tony, évoquant son mariage raté et ses tournées. Pourtant, à plusieurs reprises, l’un intègre progressivement les codes de l’autre, et inversement. De telle sorte que les rôles permutent parfois et que leurs mondes à eux se mélangent harmonieusement pour notre plus grand plaisir.

Dans ce 15e film, Peter Farrelly distille avec minutie les ingrédients comiques qui ont fait le succès de Mary à tout prix et de Dumb and Dumber. Green Book regorge de scènes cocasses tirées de la relation singulière qu’entretiennent les deux personnages. Des séquences amusantes qui se confrontent au drame du sujet traité. C’est à la fois la force et la fragilité du film. Car si la dénonciation du régime ségrégationniste et les scènes d’humiliation afférentes y sont largement représentées, la co-écriture peu objective du scénario peut générer le doute chez le public. L’histoire est-elle fidèlement retranscrite ? Aurait-elle dû l’être autrement, en axant davantage le scénario autour de Mahershala Ali, par exemple ?

En effet, traiter ce sujet tout en donnant le premier rôle à l’homme blanc omniprésent (Viggo Mortensen), incarnant a fortiori le père du scénariste, représentait un pari osé de la part cette fois de Peter Farrelly et de Nick Vallelonga. Un pari réussi. Selon nous, spectateurs submergés par une réalisation et des interprétations tirées au cordeau. Et selon l’académie des Oscars, qui a récompensé Green Book par trois fois : meilleur film, meilleur second rôle masculin pour Mahershala Ali et meilleur scénario original.

Antoine Morin

Green book : Sur les routes du sud, film américain de Peter Farrelly avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali (2h10).

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