Un cri d’injustice à résonance contemporaine

Dans Salina les trois exils, Laurent Gaudé fait avec verve et poésie le récit de l’injustice, de l’exil et de la vengeance.

Tout commence dans un désert de pierres, par un cri suivi d’un silence. Celui du clan Djimba, qui par son mutisme rejette le nourrisson bruyant qui gît à ses pieds, abandonné là par un mystérieux cavalier. Destiné à la mort, l’enfant s’accroche à la vie et trouve le réconfort d’une mère en la personne de Mamambala. Son nom sera Salina, en souvenir du “sel de ces larmes dont elle a couvert la terre”.

Du cœur de ce village imaginaire aux abords d’un océan immense et méconnu, du sommet du mont Tadma à la grande ville du bout du monde, Salina est racontée par son fils. A l’orée d’un cimetière singulier, là où “tout s’achève et tout commence en même temps”, le jeune Malaka devient la voix de cette femme qui n’a jamais été écoutée que par lui. Par ses mots, il donne sens à cette vie volée qu’il a partagée. “Ce n’est pas ma voix qu’il faut écouter, c’est mon histoire”. Une vie faite d’injustices, de sacrifices et de vengeance. Si le récit de Malaka est convaincant, le cimetière sacré de la cinquième île s’ouvrira au corps de Salina pour qu’enfin elle trouve la paix. Salina, cette mère qui, exilée par trois fois, n’a jamais vécu que l’abandon des hommes.

A travers ce dixième roman paru aux éditions Acte Sud, Laurent Gaudé met l’accent sur l’indifférence du monde et l’hostilité des hommes dans une épopée qui fait écho à l’actualité géopolitique. Dans ce roman où l’espace-temps n’est pas, dans ce récit fait de mythes et légendes qui rappellent par moment La mort du Roi Tsangor, pour lequel il a reçu le prix Goncourt des Lycéens en 2002, l’auteur parisien porte la plume sur un drame de notre époque. Le refus du clan d’accueillir l’enfant venu de loin, au début du roman, en est une illustration. “Ce ne sont pas eux qui le tuent, c’est le vent, le soleil, la poussière. Ce sont ceux qui l’ont mis au monde et ne sont plus là pour veiller sur lui.” De même que la métaphore de ce cimetière qui ne s’ouvre au défunt que lorsque son histoire est contée, la beauté du récit permettant de rompre l’immobilisme des hommes qui “face à la tragédie qui les confronte, ont souvent le réflexe de ne rien faire”.

En racontant le voyage imposé de l’exil et la brutalité du sentiment qu’il évoque, l’auteur du Soleil des Scorta (prix Goncourt 2004) rend ici un hommage poignant à ceux dont le destin a été volé. Avec poésie, il expose soigneusement les facettes du genre humain, de l’ignominie d’un viol à la douceur d’une attention portée. Malaka, en relatant le récit de sa mère, qui n’a connu que le rejet, l’injustice et le temps qui passe, lui permet de ne pas sombrer dans l’oubli des hommes. Et ainsi, lui redonne vie.

Antoine Morin

Salina les trois exils de Laurent Gaudé, 149 pages, 16,80€ aux éditions Acte Sud.

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